« Salons islamiques » : le voile comme paradoxe de l’émergence de l’universel par le particularisme

Les deux précédents articles ont porté sur l’émergence d’espaces féminins autonomes à visée d’apprentissage religieux. Les premières conclusions de cette enquête montre que ces espaces permettent aux femmes de se percevoir comme groupe genré à part entière non pas dans une exclusion du masculin mais bien dans une acception du féminin en soi sans pour autant être contre l’Autre au sens d’identité masculine. Désormais, il est question d’évoquer la pudeur et la quête piétiste de ces femmes. Dans quelles mesures le voile est un gage de piété? Comment appréhender le port du voile dans un cadre d’imposition féminine où il n’est pas obligatoire religieusement parlant?

Le premier point majeur de mes recherches fut de constater la distanciation notoire vis-à-vis de la « parure islamique », le voile n’est plus au coeur de l’aura piétiste. Bien que  le voile conserve une force symbolique non négligeable tant pour les femmes qui le portent que  pour celles qui le contemplent, l’apprivoisent, le toisent ou le questionnent, ces mouvements féminins permettent sa relégation au second plan, après la mise en avant de données rattachées à l’émergence d’une atmosphère cognitive religieuse.  Cette affirmation n’empêche pas la « subjectivité pieuse »(1) inhérente au voile.  Toutefois, l’aspect discursif devient prioritaire sur le visible, l’apparent et ce que l’habit cherche à montrer. Le foulard peut ainsi même jouer en la défaveur de ses porteuses si elles ne mobilisent pas des connaissances jugées suffisantes en rapport à celui-ci, ce sentiment est renforcé si des femmes non voilées du groupe donnent à voir un panel de connaissances bien plus élargi, mieux maîtrisé et plus savamment mobilisé. De ce fait, dans une logique moniste du corps et de l’esprit, le voile devrait être le miroir de connaissances soutenues. Or, de manière empirique, cette corrélation n’est pas vérifiée.

Le second volet de l’étude porte sur la relation entre l’individu et la piété. Tout bien considéré, le voile n’exerce une fonction symbolique de reconnaissance piétiste qu’à une moindre mesure d’après l’observation que j’ai pu tirer des journées et soirées en espaces purement féminins à visée d’apprentissage religieux. Un paradoxe se fait jour car c’est bien ce contexte de dichotomie des sexes qui permet de faire naître le sentiment d’universalité. C’est par le retranchement dans une sphère purement féminine que les femmes oublient leur distinction de genre et ne se concentrent que sur leur but à savoir la quête spirituelle. Le fait même d’être présente à ces séminaires, ces cours ou ces cérémonies concède une transcendance des particularismes. Par cette conclusion je rejoins les travaux de Saba Mahmood mettant en lumière Judith Butler ou encore Michel Foucault dans le sens où les enquêtées n’optent pas irrémédiablement pour une soumission ou une réfraction aux normes séculières. Elles sont elles-mêmes à travers les voix qu’elles suivent. C’est par cette acception de la différence de genre qu’elles se constituent elles-mêmes non pas seulement comme femme mais comme être social.

L’érection de ce modèle implique la pérennité et l’amélioration de la croyance d’après les enquêtées. En participant à des événements entre femmes, la foie et la piété sont accrues. Ces dernières sont elles-mêmes entretenues par l’intériorisation d’un hexis religieux dont en fait partie le port du voile. Ce mécanisme auto-entretenu  concourt à l’émergence du sujet pour-soi.

En somme, le voile en tant facteur et image de pudeur et de piété symbolique n’est qu’un aspect réducteur et minimisant de son rôle autant qu’il est a contrario exagéré d’en oublier sa valeur pour les femmes musulmanes, voilées ou non d’ailleurs. Les conclusions de mon enquête portent à reconsidérer le sujet féminin dans son paradoxe de genre à travers lequel les enquêtées font jaillir leur être universel. Les cadres d’action donnent à voir de leur personne et de leur implication. C’est pourquoi il me semble dangereux de ne considérer une femme voilée que par cet adjectif « voilée » en oubliant qu’il la définit comme tel aussi bien qu’il dissimule la partie immergée de son être pourtant palpable uniquement dans cette délimitation d’action.

(1) Saba Mahmood, Politique de la piété, le féminisme à l’épreuve du renouveau islamique, La découverte, coll. « Textes à l’appui », 2009, p.286.

« Salons islamiques » : quelle place pour le masculin ?

Dans le précédent article, il a été question de développer l’idée de l’émergence d’une autonomie féminine vers un savoir islamique, savoir réputé dans la pensée commune comme plutôt dominé par les hommes voire même où les femmes seraient peu considérées et exclues du champ décisionnaire et intellectuel. Pourtant ces femmes revendiquent leur place et assurent une promulgation de ces connaissances. Or, en apparence cette appropriation, ou réappropriation, se ferait en opposition au masculin, pour ne pas dire en confrontation. Qu’en est-il dans les faits ? Comment ces femmes appréhendent le masculin? Un antagonisme de genre se crée-t-il autour de ce nouveau phénomène?

La mise à distance spatiale de l’homme

Tout d’abord, les cours, conférences ou autres formes de recherche du savoir sous-entendent une dichotomie presque chirurgicale de l’espace. Les règles pour y assister, même sur internet, sont strictes. Cette conclusion m’est apparue notamment en observant des « zones tampon » entre le champ public et l’espace féminin créé. En effet, certains espaces sont laissés vides ou presque pour permettre une séparation nette. Par exemple, une salle sépare la pièce réservée aux femmes de l’espace public lors des conférences, cours ou galas. Le personnel employé est exclusivement féminin lors de l’évènement. Cette division permet une détente chez les personnes invitées. Elles osent des tenues plus légères bien qu’assez larges. Surtout, elles optent pour une toilette plus raffinée. Maquillage, soin des ongles, travail soigné de la coiffe, bijoux sont autant d’accessoires réinvestis.

Une question qui s’est posée et qui n’est pas forcément innée fut le problème des appareils photos et avant tout des téléphones portables étant donné la rapidité avec laquelle les photos peuvent être prises et reliées à internet par le biais des réseaux sociaux. Une réelle anxiété est souvent palpable lors d’évènements mondains où les invitées sont nombreuses. Une prise de parole de la gérante de l’événement est souvent nécessaire pour clore tout débat ou doute sur son déroulement « pudique ».

Ce constat amène la problématique de l’image du corps féminin et de son utilisation. D’après le fonctionnement qu’il m’a été donné de voir des différents événements ainsi que d’après les propos des enquêtées y participant, les femmes souhaitent conquérir un espace dédié dans lequel leur diversité en tant qu’individu formerait une unité de genre. Ce type de réunion constitue une réappropriation de l’image de la femme dans un sens le plus paroxystique. Elles revendiquent leur statut de femme musulmane qui acquière un savoir sans la nécessité d’une présence masculine. C’est à travers cet aspect que l’autonomisation de la femme musulmane par l’intellect a pris corps. Elles sont ainsi maîtresses de leur pensée, propos et s’abrogent de tout discours archaïque ou machiste. C’est dans ce sens qu’elles revendiquent le port du voile, non imposé mais bien comme étant  la concrétisation d’une réflexion personnelle et de groupe s’inscrivant uniquement dans un champ féminin.

Les entre-deux, une réintroduction discrète du masculin

Toutefois, des éléments précis ont permis d’aboutir à la conclusion que le masculin n’est pas pour autant évincé mais que le développement de ces mouvements est inclus dans un champ varié, mixte et public. Je noterai deux événements de l’entre-deux qui créent cette nuance, à savoir l’aide de la part du personnel masculin pour la préparation physique des événements et l’inscription de ceux-ci dans un cadre masculin.

Pour commencer, dans la plupart des cas qu’il m’a été donnés d’analyser, la préparation des événements se faisait ensemble, hommes et femmes y travaillaient. Aussi bien les gérantes de l’événement que les bénévoles se mêlent au personnel masculin de l’établissement. Les conjoints de ces dernières peuvent même être sollicités. A travers cet exemple, il est donné de voir que les femmes ne cherchent pas l’éviction des hommes mais bien la mise à distance ponctuelle pour une meilleure appropriation de leur être féminin dans sa singularité tout comme dans son autonomie de groupe genré.

De même, les gérants des mosquées ou établissements d’accueil sont bien souvent des hommes. Une collaboration se met immédiatement en place entre les deux parties sans réticence. En somme, les femmes souhaitent construire elles-même le champ d’évolution des deux sexes. Selon ce schéma, elles paraissent davantage imposer la dichotomie spatiale plutôt que de la subir, elles semblent par là renverser les logiques de stigmates inhérentes à la société occidentale, c’est bien le fait d’être une femme, qui plus est voilée, qui offre certains possibles. Qu’il s’agisse d’internet, d’un gala ou de cours, les femmes deviennent maîtresses exclusives d’un espace physique ou imagée (pour le cas notamment du net). Cet investissement de l’espace concourt au processus d’autonomisation de genre dans le domaine du savoir religieux.

La progression intellectuelle religieuse des femmes musulmanes ne s’inscrit plus dans un schéma bicéphale soumission/domination mais elle transcende les cloisonnements cognitifs pré-établis rejetant cette apparente opposition. Les femmes interrogées mettent en scène et en mot un paradigme du partage. Par exemple, nombreuses furent les femmes récompensées d’un prix lors d’une cérémonie de concours de récitation du Coran qui remerciaient leur conjoint de les avoir épaulées et aussi d’avoir gardé les enfants voire effectuer quelques tâches ménagères et préparer la cuisine pendant leur absence.

La quête du savoir islamique implique dès lors une redéfinition de la division des tâches au sein du foyer. L’espace est alors bouleversé et le mari accède à des dimensions jusqu’alors peu ou pas coutumières. La cuisine ou la chambre des enfants deviennent pour quelques heures dans la semaine son propre espace d’évolution. Cette inversion des rôles temporaire valide l’idée précédente de renversement de la pensée courante pré-établie.

A travers cette mise à distance du masculin, il est désormais nécessaire d’évoquer la pudeur et quête piétiste de ces femmes. Elles cherchent à maîtriser leur image mais dans quelles mesures la pudeur influe sur la piété? Comment appréhender le port du voile dans un cadre d’imposition féminine? Ces questionnements feront l’objet d’un troisième et dernier article sur le thème des « salons islamiques ».

Emergence des « salons islamiques » pour une affirmation de la femme musulmane par le savoir religieux

Alors que les discours politico-médiatiques autour de la pratique de la séparation des sexes au sein de la  religion musulmane ont tendance à orienter leur démonstration vers une ostracisation de la femme ainsi privée d’un cadre intellectuel propice à son épanouissement et sujette à la domination d’un modèle dicté par des hommes sous couvert de règles religieuses, des initiatives sous l’impulsion de femmes remettent en question ce présupposé.

En effet, se dégage ces dernières années voire décennies, en France et dans les pays musulmans, l’émergence de mouvements féminins autonomes dont leur base et leur réceptivité grandissante parmi les femmes musulmanes reposent sur une assise intellectuelle religieuse. Le domaine religieux n’est ainsi pas une affaire d’hommes, les femmes musulmanes investissent massivement le terrain de l’apprentissage et de l’appropriation des règles du savoir, de l’ethos et de la pratique.

Ainsi, comment, dans le cadre actuel de la revendication de la mixité comme condition sine qua non à l’épanouissement et à l’acquisition du savoir pour les femmes, certaines empruntent une voie inverse de leur propre chef et forment des mouvements de structuration féminins autonomes en se fondant sur l’apprentissage religieux et la mise en exergue d’un discours de piété ?

Les conclusions et notes apportées par la suite sont le fruit  d’une enquête de terrain menée depuis le début de l’année 2015 auprès de différents groupes féminins visant à l’apprentissage religieux. Le critère retenu pour la recherche était  la condition d’être une femme exclusivement pour y participer. Au cours de l’étude, il sera question des différentes formes que peuvent prendre ces mouvements, de l’importance du collectif dans l’assimilation de l’hétérotopie islamique féminine, la place du masculin et de revenir sur la problématique du voile. Afin d’alléger la lecture de l’analyse, cet écrit se limite aux premier et deuxième  points, les autres suivront dans les prochains articles.

Une quête multidimensionnelle collective

En termes de lecture, les femmes musulmanes ont un choix large de manuels, DVD ou autres supports spécifiquement dédiés à des interrogations et des préoccupations qui sont dites propres à leur sexe. Couvertures roses, décorées de fleurs, thématiques autour du mariage, des responsabilités de la femme ou encore de ses qualités sont autant d’outils à sa disposition.  Or, la lecture ou l’apprentissage restaient souvent des activités restreintes à l’individu et non vouées à l’émergence de groupes exclusivement féminins. Cette nouvelle  donne engendre de nouvelles problématiques et de nouveaux enjeux pour les femmes musulmanes françaises qui s’approprient dès lors, loin du masculin, les préceptes et règles de leur religion.

De plus en plus de groupes féminins, formels ou informels, à visée d’apprentissage de l’islam, se créent de manière multidimensionnelle : mise en place de galas, d’événements « mondains », de concours de récitation du Coran, de repas « entre soeurs », de salons … Internet n’est pas non plus en reste puisque fleurissent sur  la toile de nombreux forums spécifiques à la femme où la condition sine qua non à la participation d’une personne est le serment devant Dieu d’être belle et bien une femme. Des forums de discussion féminins sont également mis en place via skype, paltalk ou toute autre plateforme de chat.

Les femmes se réunissent autour d’une personnalité qui mène l’apprentissage, la conférence ou le chat. Cette forme de rencontre fait échos aux salons littéraires sous l’Ancien régime connus pour avoir été tenus par les grandes dames du XVIIème au XXème siècle. L’appellation de « salons islamiques » serait dès lors adéquate pour évoquer ces cercles de femmes mues par le savoir et la volonté d’ouvrir son esprit à la spiritualité et à la culture. Elles ont déjà été observées par des sociologues et anthropologues dans des pays comme l’Egypte notamment par la chercheuse Nehaoua Sofia dans son article intitulé « prédicatrices de salon à Héliopolis : vers la salafisation de la bourgeoisie du Caire? » (1) sur les « halaqat » (cercles) réunissant des femmes des banlieues aisées du Caire, de Héliopolis ou Mohandesin pour écouter l’exhortation piétiste d’une prédicatrice. 

L’épanouissement par le savoir

Assister à des conférences ou participer à des concours d’apprentissage du coran imposent une assurance intellectuelle aux femmes concernées. Elles affirment alors bénéficier de dispositions propices à leur épanouissement. Par le développement de leurs connaissances religieuses, ces femmes affichent un sentiment de plénitude lié à la concordance entre leur vie de femmes actives, mères de famille, étudiantes, ou autres et leur attachement à leur foi.

Elles développent par là un discours de piété (2) engendrant des habitus islamiques ritualisés sources d’épanouissement de par leur inscription dans une temporalité circonscrite donnant lieu à une appropriation des règles religieuses, non plus délaissées aux seules autorités vues comme compétentes à l’instar des savants musulmans ou de tout organisme légitime ou se proclamant comme tel, sans pour autant les renier, mais ces femmes sont désormais inspirées et mues par le scripturaire qui devient réel, dont les mots prennent sens. Ainsi, elles font corps avec leur être spirituel. Le volet collectif permet alors de prendre conscience de  son évolution personnelle, de sa motivation et par ce biais les femmes se toisent, se concurrencent, « s’éliminent », se jaugent pour finalement apprécier leur propre stade d’apprentissage et s’activer vers de nouvelles recherches, un nouveau terrain de savoir, la quête de nouvelles connaissances. « L’autre » donne à voir son propre avancement spirituel.

Maintien du paradoxe ascétisme / plaisir sous-tendu par le couple piété / modernité

L’attention de cette étude se porte essentiellement sur la combinaison de la valorisation d’un certain ascétisme tout en y incorporant la quête de plaisirs  de l’instant. Cette tension fait échos à un deuxième paradoxe sous-tendant l’émergence de ces mouvements, à savoir la mise en avant de la piété inscrite dans un cadre moderne et valorisé.

Ce double paradoxe peut se comprendre dans une perspective de réconciliation temporelle. Les textes religieux comme le Coran ou la tradition prophétique, la sunna, sont étudiés et intériorisés de manière, cette fois, hétérochronique. Les femmes  expliquent d’ailleurs que ceux-ci sont atemporels et sont valables pour toute époque. Derrière ce ressenti se dessine l’idée que l’inscription de valeurs, de normes et de règles anciennes prennent vie et sens par le collectif  et au sein du groupe. L’acquisition du savoir est alors facilité et davantage encouragé qu’en apprentissage libre et solitaire, le collectif implique la réconciliation entre le double paradoxe cité précédemment puisque l’idéal hétérotopique de ces femmes, au  sens de Michel Foucault (3), prend forme dans le partage, la mise en commun, la revivification du sentiment de la oumma. Le collectif donne du relief, le féminin, quant à lui, apporte de la convivialité instaurant de fait une atmosphère plus cosie.

La forme des galas, des soirées entre femmes ou encore des remises de prix illustrent ce double paradoxe puisque se mêlent discours de piété empli d’une quête ascétique, d’un recentrage exclusif sur le cultuel, l’adoration du divin, la nourriture de l’âme par l’apprentissage religieux et en parallèle, concrètement, ces cérémonies renvoient à la recherche de modernité et des plaisirs ne serait-ce que par leur forme même reprise des soirées modernes en vogue à l’instar des Music Awards. Par exemple, lors d’une remise des prix au concours d’apprentissage du Coran à laquelle j’ai assisté, la cérémonie mélangeait exhortation à la quête intellectuelle religieuse tout en offrant des bijoux en or et argent, des crèmes pour le corps et des parfums aux gagnantes des différentes catégories ce qui demeure une invitation à l’entretien et au bien-être du corps et des sens, réconciliant alors le corps et l’esprit.

Après avoir donné un premier constat et avoir ouvert l’étude sur différents horizons, nous la poursuivrons sous l’angle du genre en se demandant dans quelles mesures le masculin est tenu à l’écart et de quelles manières.

(1) : Nehaoua Sofia, « Prédicatrices de salon à Héliopolis : vers la salafisation de la bourgeoisie du Caire ?. », Le Mouvement Social 2/2010 (n° 231) , p. 63-76

(2) : Saba Mahmood, Politique de la piété, le féminisme à l’épreuve du renouveau islamique, la Découverte, 2009.

(3) : Michel Foucault, Dits et écrits 1984 , Des espaces autres (conférence au Cercle d’études architecturales, 14 mars 1967), in Architecture, Mouvement, Continuité, n°5, octobre 1984, pp. 46-49. 

Jupes longues à l’école : un esthétisme de la femme hétérochronique pour une féminité non sexualisante

Force est de constater que le suivi et les usages du « dress code» s’appliquent avec plus de poids sur les femmes que sur les hommes. Le XXème siècle a été un siècle de combat féministe qui s’est notamment matérialisé par la démocratisation du pantalon et de la jupe courte. L’habit féminin a longtemps été critiqué pour être à la disposition du regard masculin en s’assignant des normes strictes voire anti-hygiéniques et douloureuses comme le port du corset occasionnant malaises et inconfort.(1) Les femmes ont acquis une certaine aisance en adoptant le pantalon qui, en outre, était un signe de pouvoir. En parallèle, l’essor de la jupe courte chamboule les perceptions de genre et l’idée de la femme désormais appréhendée comme libre et émancipée. Cette double évolution, l’une pratique prenant d’assaut l’univers et les codes masculins, l’autre à connotation plus sexualisée, a permis un panel de garde-robe plus large.

Or, la tenue vestimentaire féminine fait toujours autant jaser, qu’il s’agisse des femmes politiques à l’instar de Roselyne Bachelot, haute en couleur ou encore Segolène Royal, éternelle fidèle au tailleur court, des robes trop échancrées des actrices défilant sur les marches de Cannes, de la laïcité appelée à la rescousse des jupes longues des étudiantes, la forme, la couleur et la longueur des vêtements  féminins constituent une source inépuisable de ressources de polémiques.

La jupe longue, de l’élégance à l’obscurantisme

Personne n’a pu échapper aux tenues provocantes arborées lors du festival de Cannes par nombre d’actrices, même chez les moins jeunes. Pourtant, un élément marquant demeure la longueur des robes, pour la grande majorité longue et couvrant les jambes, seulement quelques unes laissent une large fente jusqu’au haut des cuisses laissant apparaître une partie de la jambe lorsque l’actrice déambule sous les projecteurs. Seuls les décolletés plongeants font l’unanimité. D’ailleurs, cette logique est ancienne, les décolletés féminins ont toujours eu tendance à être davantage mis en avant que les jambes des femmes. (2) 

Ainsi, concernant les jeunes collégiennes et lycéennes expulsées de leur établissement scolaire pour port de jupes longues, la différence réside dans leur intention car elles n’ont pas le même cheminement sensuel. Leur but n’est pas d’attirer l’oeil sur leur corps. De même, le haut de leur tenue porte la différence fondamentale qu’il n’est pas mis en avant par un décolleté quelconque mais bien également dissimulé du regard. Portée par ces lycéennes, la jupe longue implique un tout autre signifié. Le personnel dirigeant voire des politiques s’en sont saisis pour clamer l’intrusion d’un cheval de Troie prosélyte, obscurantiste et de signes religieux ostentatoires islamiques pénétrant dans l’enceinte d’établissements publics laïcs français.

Un fossé sépare évidemment les tenues festives de Cannes et celles d’écolières, cependant, la comparaison est tout de même pertinente dans la mesure où la jupe longue renvoie alors à deux univers diamétralement opposés selon son accessorisation et l’imaginaire reflété. Les jeunes filles interrogées déclarent même porter des pantalons de manière aléatoire. Sur les photographies, elles apparaissent habillées à la mode, portant des couleurs claires telle Sarah qui arbore une veste de tailleur rose pâle accessorisée d’un sac à main de même teinte. En dehors de son voile, sa tenue ne diffère pas de celle des jeunes filles de son âge. Elle confie d’ailleurs acheter ses vêtements dans des magasins réputés pour leur soin à suivre les tendances du moment. Les jupes longues n’ont plus la connotation d’inconfort et de restriction du corps qu’elles pouvaient avoir au cours des siècles précédents. Les femmes s’affirment et mettent en avant l’aisance de leurs mouvements.

Les jupes longues, soustraire le  corps à l’imposition du regard masculin

La jupe, à travers les siècles, malgré sa longueur et les jupons superposés, renvoyait à une forme de disponibilité de la femme vis-à-vis de l’homme renforcée par l’inexistence de dessous à proprement parler. Le pantalon a ainsi permis de rompre ce schéma de domination entre autre. La jupe, de ce fait, reflète une vision de hiérarchisation des sexes de manière inéluctable, celui qui dispose et celui dont on dispose. Or, la jupe longue assemblée à une mode et un usage modernes du vêtement (collant, legging, dessous,…) brise  ce rapport de fait et, au contraire, renverse les représentations actuelles de la femme. Désormais, marcher vêtue de la sorte n’impose plus les mêmes limites. L’activité d’une élève ne demande d’ailleurs pas d’usage spécifique de ce vêtement entrainant un quelconque inconfort ou gêne. 

D’après Joan W. Scott, historienne, les tenues associées à l’imaginaire islamique peuvent engendrer une tension  entre le paradigme culturel dominant et le modèle véhiculé par les femmes voilées qui « perturbent le protocole « normal » d’interaction avec l’autre sexe ». (3)

Au contraire donc, de nos jours, le message véhiculé par la jupe longue met en exergue la non disponibilité de la femme. Le tissu recouvrant les jambes qui sont un atout féminin incontesté et qui recouvrent une valeur essentiellement sensuelle, tranche avec la structuration plus charnelle du corps de la femme. L’habit moderne montre le corps, valorise les formes et les couleurs, alors que la jupe longue participe à une logique de dissimulation. Lorsqu’elle est portée au festival de Cannes, elle vient renforcer les décolletés plongeants alliant mystère et démonstration charnelle sensuelle.

Avant tout argumentaire religieux, la jupe longue perturbe par son intrusion « hétérochronique »  et ce, bien que d’après les principales intéressées, elle soit un outil pour s’illustrer par son intellect avant de mettre en avant son corps ce qui constituerait une norme plutôt tirée de l’époque moderne.

Vers une féminité anti sexualisante

En effet, les jeunes filles expulsées revendiquent leur féminité mais veulent avant tout être  considérées pour leurs compétences intellectuelles ou pratiques. Elles rejettent la considération de la femme-objet. Fatema Mernissi, enseignante à l’université de Rabat, réputée au niveau mondial pour ses ouvrages féministes, déclare :

« Les Occidentaux n’ont pas besoin de payer une police pour forcer les femmes à obéir, il leur suffit de faire circuler des images pour que les femmes s’esquintent à leur ressembler. Quelle importance, alors, que les vraies femmes aient eu accès à l’éducation et acquis un savoir impressionnant, si la beauté est la valeur en soi ? C’est une question de rôles, le pouvoir appartient à celui qui écrit la pièce de théâtre ». (4)

Les jeunes filles musulmanes développent l’idée d’un corps « à moi ». Leur définition de la féminité prend fin avec ce qu’elles considèrent comme appartenant au domaine du privé voire de l’intime comme leurs jambes. Cette hyperindividualisme concorde avec notre époque où l’individu est au centre de toutes relations sociales et de son schéma de vie.

Les collégiennes et lycéennes musulmanes voilées appréhendent leur corps comme féminin, en y apposant des accessoires du type sac à main, couleurs dites associées à ce genre, mais refusent toute sexualisation. Elles affirment par là entretenir un équilibre délicat entre féminité et valorisation de l’intellect souvent discrédité par le port de vêtements dits féminins. La jupe longue serait donc le moyen d’allier sa nature féminine à l’accession au pouvoir par l’éducation et l’instruction, pouvoir longtemps associé au genre masculin notamment au pantalon. 

Pour conclure, la jupe longue dérange par le signifié qu’elle manifeste implicitement notamment sa soustraction aux logiques d’imposition du regard, et du regard essentiellement masculin, bien que le féminin influe également sur la diction du corps et de son enveloppe. La jupe longue des jeunes étudiantes s’apparente à un signe religieux ostentatoire dans la mesure où elle ne permet pas la mise en valeur d’une dimension charnelle et sensuelle autre comme le décolleté. Ainsi, une tension majeure  se met en place puisque le vêtement pour ne pas être en contradiction avec la norme actuelle doit d’une manière ou d’une autre se positionner en signe valorisant les singularités féminines inscrites dans leur chair. Pourtant, les femmes concernées expliquent assumer leur féminité tout en se soustrayant à toute forme de sexualisation. Elles montrent également user d’un panel vestimentaire large et moderne. 

Le vêtement féminin et ses significations continuent d’émouvoir, de susciter étonnement, interrogations et débats. A travers ses différentes formes, le féminisme montre sa pluralité et actionne des logiques variées selon les femmes concernées. Au demeurant, la majorité d’entre elles se heurte au port du voile. Ce week-end, Audrey Pulvar, présentatrice et journaliste TV, déclarait sur twitter suite à l’interview de Diam’s, ex-rappeuse désormais voilée : « Je ne combats pas l’islam mais le voile, très grosse différence ». Ségolène Royal estimait également que voile et féminisme sont antinomiques. Pourtant, nombreuses sont les femmes musulmanes voilées à se dire appartenir à ce mouvement. Mais de par la multitude des combats et des visions de la femme  et des contradictions en résultant, ce terme n’est-il pas lui-même  démodé ?

(1) Christine Bard, Ce que soulève la jupe, Identités, transgressions, résistances, Collection sexes en tous genres, 2010.

(2) Eugénie Lemoine-Luccioni, La Robe. Essai psychanalytique sur le vêtement, Paris, Seuil, 1983.

(3) Joan W. Scott, The Politics of the Veil, Princeton and Oxford, Princeton University Press, 2007, p. 154

(4) Fatema Mernissi, Le Harem européen, Casablanca, Le Fennec, 2003, p. 240.

Les « sorcières » de notre époque : la chasse aux jupes longues [Texte]

Il est question de présenter les différentes affaires d’exclusion vécue par des jeunes collégiennes ou lycéennes françaises en raison d’une jupe longue jugée comme étant un signe ostentatoire d’appartenance religieuse sous un angle nouveau, un angle historique mettant en lumière la chasse aux sorcières des XVème et XVIème siècle notamment.

Des similitudes concernant certaines caractéristiques typologiques peuvent être mises en exergue. Sachant que ces affaires rejoignent également ma première vidéo portant sur une remise en question de l’ascension sociale de la femme musulmane.

Le CCIF (collectif contre l’islamophobie en France) dénombre 130 cas de jeunes étudiantes exclues de cours pour port d’une jupe longue. Le gouvernement par la voix de Najat Valaud-Belkacem semble massivement soutenir l’initiative des établissements remarqués par ces affaires puisque la ministre de l’éducation nationale affirme qu’ils ont eu recours au discernement nécessaire dans de pareils circonstances.

Après avoir posé les éléments contextuels, je vais vous proposer une mise en perspective de ces événements avec le contexte de persécution qui s’est déroulé entre le XVème et XVIIème siècle et ayant touché les femmes européennes.

Un contexte législatif propice

Tout d’abord, le cadre législatif offre des similitudes rendant possible cette dite « chasse aux jupes longues » dans les établissements publics français.

Un bref retour historique s’impose en premier lieu. La chasse aux sorcières a débuté à la fin du Moyen-Âge, au XVème siècle et a connu son apogée durant les XVIème et XVIIème siècle. En effet, l’inquisition qui était un tribunal spécialisé relevant de l’Eglise catholique avait pour but de combattre l’hérésie, or jusqu’en 1326 hérésie et sorcellerie étaient deux sphères distinctes, ce n’est qu’à partir de cette date que le pape Jean XII a rédigé une bulle intitulée Super illius specula liant les deux termes. Après 1520, ce sont davantage les tribunaux séculiers qui règlent les questions de sorcellerie et ont engendré le déferlement le plus meurtrier contre les dites sorcières de 1580 à 1630. En tout, on compte d’après les recherches de l’historienne Anne Barstow, 200 000 procès et 100 000 exécutions.

La véritable chasse aux sorcières impliquant persécutions, bûchers, procès accusateurs a été mise en place par la bulle « Summis desiderantes affectibus » du pape Innocent VIII en 1484.

Ce qui a propulsé la chasse aux sorcières telle que nous l’entendons à notre époque fut une enquête commandée par l’Inquisition afin de reconnaître les sorcières et de les décrire. Ce document, paru en 1486 et rédigé par deux auteurs Heinrich Kramer et Jacques Sprenger, est connu sous le nom de « Malleus Maleficarum » qui se traduit par « le marteau des sorcières » à noter la terminaison en « arum » qui implique le féminin donc une focalisation sur les sorcières et non véritablement les sorciers car ce manifeste soutient que les femmes à cause de leur faiblesse sont prédisposées à la sorcellerie et qu’elle sont les ennemis du genre humain.

La bulle papale de 1484 peut être mise en perspective avec la loi du 15 mars 2004 qui explicite que :

« Dans les écoles, les collèges et les lycées publics, le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse est interdit. »

Ce rapprochement ne s’opère pas en terme de violence des persécutions mais il entérine un regard, la mise sur le devant de la scène d’une population qui jusque là n’était pas visible et non médiatisée. Les jeunes filles musulmanes voilées ont été dès lors visées comme exogènes au système public et à l’école laïque bien qu’elles aient ôté dans leur grande majorité le voile à l’entrée de leur école.

L’accélération de leur mise et ban et de la crispation autour des tenues féminines s’effectuent par le biais de textes législatifs officiels et officieux. La charte de la laïcité de 2013 et la circulaire Luc Chatel poursuivent cet esprit anti voile aux alentours de la sphère de l’école publique. Un document interne au rectorat de Poitiers crée une vive polémique fin novembre de l’année 2014, il révèle une liste de signes devant alerter les enseignants et le personnel dirigeant de tous les établissements scolaires afin de prévenir le radicalisme religieux. Najat Vallaud Belkacem a déclaré que depuis la rentrée de 2014, « 536 signalements de suspicion ou de faits de radicalisation d’élèves » ont été recensés. Ce document ne vise pas directement les femmes musulmanes mais il ravive la volonté d’éradiquer le moindre signe réel ou imagé d’appartenance à l’islam car force est de constater qu’une jupe longue ne peut être définie comme signe ostentatoire d’une appartenance religieuse dans la mesure où le port de ce type de vêtement ne se limite pas aux femmes musulmanes.

Analyse des caractéristiques typologiques des femmes concernées

Les caractéristiques typographiques des principales intéressées font échos à celles des « sorcières » des XVème, XVIème et XVIIème siècles.

En effet, les femmes des milieux populaires étaient les principales accusées de sorcellerie car elles étaient les plus indépendantes et exerçaient des métiers échappant aux hommes. Les femmes médecins, dépositaires d’un savoir en relation avec la guérison par les plantes, sage-femmes, avorteuses, conseillères psychologiques, enseignantes, dirigeantes politiques étaient les premières victimes de ces persécutions. Les femmes seules, veuves, étaient facilement condamnées d’autant plus si elles étaient riches, le même sort pouvait être réservé à leurs enfants à plus forte raison s’il s’agissait de filles. Ces femmes indépendantes contrecarraient l’ordre patriarcal établi par la bourgeoisie qui était florissante.

Le caractère indépendant et la différence de ces femmes les plaçaient dans une position délicate. Or, les jeunes filles voilées, en plus d’appartenir en grande majorité au milieu populaire, revendiquent une indépendance et une autonomie vis-à-vis de toute autorité masculine. Le « voile revendiqué » expression empruntée à françoise Gaspard et Farhad Khosrokhavar dans « le foulard et la République » paru en 1995, peut s’appliquer à ces jeunes filles qui estiment être « françaises et musulmanes, modernes et voilées, autonomes et habillées à l’islamique » et s’affirment ainsi pour une identité qui leur est propre. Cette revendication crée un paradoxe et une forme d’incompréhension puisque ces jeunes filles apparaissent en marge de la mode moderne qui prône des tenues beaucoup plus légères et près du corps.

Ces affirmations particulières personnelles se heurtent à la vision majoritaire des classes dirigeantes des établissements et à la société française qui, comme le déclarent Françoise Gaspard et Farhad Khosrokhavar, « refoule, au nom de l’universel, toute forme trop particulariste d’affirmation ». C’est de la nature indépendante et autonome de ce type de revendication que naissent les problèmes de compréhension entre les étudiantes et la direction des établissements scolaires. Les jupes longues s’opposant à la longue histoire du droit des femmes en France pour le port de vêtements courts et serrés. Cet aspect de la femme et de la fille autre nécessite d’être approfondi et sera détaillé dans un prochain article.

Un cadre intellectuel réformateur et humaniste

Enfin, je terminerai par le cadre cognitif global de développement des phénomènes de la chasse aux sorcières et de la chasse aux jupes longues.

L’erreur courante est d’attribuer la chasse aux sorcières au Moyen-Âge, or, la vague la plus meurtrière fut réalisée pendant la Renaissance période caractérisée par l’humanisme. Alors que la période se veut moderne, tournée vers l’humain, vers la tolérance, des milliers de femmes sont conduites au bûcher. En réalité, c’est même cet élan vers la rationalité et la rigueur bureaucratique de l’Etat qui a accéléré le mouvement contre les dites « sorcières ». Cette thèse est énoncée par Ludovic Viallet dans « Sorcières! La grande chasse ». L’instauration d’un cadre administratif et bureaucratique fort nécessite de montrer à la population que ce nouvel Etat crée de l’ordre « et qui, pour ce faire, ont besoin du désordre ». De même, les guérisons par les plantes nées de pratiques ancestrales s’opposeront à la rationalité de la Renaissance et engendreront un scepticisme sur les femmes qui les proposeraient, elles seraient accusées d’être proches du diable.

Aucun penseur de l’époque ne se positionne contre les pratiques infligées aux sorcières en dehors de Heinreich Cornelius Agrippa Von Nettesheim qui sera tout de même attaqué pour soutien à la sorcellerie.

Ce cadre cognitif fait échos à la période actuelle de troubles semés par les attentats du début janvier 2015. L’Etat est face à la pression de devoir créer de l’ordre et montrer que les dérives radicalistes sont prises en charge et sont jugulées dès les premiers signes d’appartenance revendiquée à un islam visible. Les jupes longues n’étant pas en soi un signe de radicalisme puisqu’elles sont également portées par des jeunes filles non musulmanes sont érigées en tant que tel par la direction de l’école et le personnel enseignant afin de créer ce « désordre » prosélyte mettant à mal la laïcité.

De plus, au sein de l’islam et de sa représentativité, des velléités de réformisme sont avancées par certains imams ou personnalités publiques. Toutefois, elles ne se prononcent aucunement sur ces affaires voire visent davantage à un renoncement du voile et de toute tenue y étant associée à raison ou non. Ces courants se revendiquent d’ailleurs de l’humanisme à l’instar du philosophe Abdennour Bidar qui s’est exprimé sur le débat autour des jupes longues à l’école en sa qualité de chargé de mission laïcité au ministère de l’éducation nationale et qui fustige « l’attitude » des jeunes filles, leur « comportement », leur « conduite » et estime qu’elles ont fait preuve de « provocation ».

Pour sa part, Najat Vallaud Belkacem parle de « discernement » en soutenant que l’établissement a bel et bien fait preuve du discernement nécessaire. Ce mot n’est pas anodin et me permet de faire un parallèle avec ma précédente vidéo intitulée « de l’hystérie au radicalisme : ces « maladies »qui maintiennent les femmes dans un état de déficience mentale » puisque ce  terme était particulièrement utilisé contre les femmes soignées en psychiatrie, il leur était reproché de ne pas avoir le discernement suffisant pour juger de leur état mental. 

Ainsi, malgré le saut temporel entre la chasse aux sorcières et les affaires concernant les jupes longues, des similitudes de traitement sont à noter comme le cadre législatif et cognitif ainsi que les caractéristiques typologiques des femmes concernées. Bien que le spécialiste Abdennour Bidar estime que ce problème n’en est pas un et qu’il arrive quotidiennement, nul ne peut nier qu’il est nouveau et qu’il mérite de s’y intéresser. 

De l’hystérie au radicalisme, ces « maladies » qui maintiennent les femmes dans un état de déficience mentale

Le terrain des expressions féminines, qu’il s’agisse de ressentis, de paroles ou d’actes, demeure un terrain d’analyse flou. Les femmes ont en effet la réputation d’être irritables, de s’emporter rapidement et d’être incontrôlables. Afin de palier ce manque de maîtrise, un tas de maladies visant à les maintenir à leur place et à faire pression ont été inventées. Par exemple, à la fin du XIXème siècle, la maladie de la bicyclette fut créée, la « bicycle face », l’usage régulier de ce moyen de transport entrainerait la persistance d’une grimace d’effroi sur le visage de son utilisatrice. Dépression, anxiété, épuisement et maux de tête pourraient aussi en découler. En réalité, il ne s’agissait que d’un subterfuge pour lutter contre le vélo qui permettait aux femmes de se déplacer seules et encourageait leur émancipation.

A notre époque, certaines femmes ont orienté leurs choix personnels vers une pratique assidue de l’islam qui est rendue visible par un voile enveloppant le corps, je le nomme rigoriste dans la mesure où il cherche à répondre à la rigueur exigée par les textes sacrés d’après les dires des premières intéressées. Ce choix vestimentaire est libre et cette affirmation personnelle a été prouvée par de nombreux travaux sociologiques, M. Raphaël Liogier par exemple pour ne citer que lui.

Pourtant, cette revendication féminine engendre des difficultés de taille et une certaine mise à l’écart de la société. Deux récentes actualités placent cette distinction sur les devants de la scène.

En premier, le cas de la famille Msakni qui s’était vue retirer ses cinq enfants car suite au départ du père de famille pour la Tunisie, le couple fut soupçonné de radicalisme. La mère avait montré sa souffrance dans des vidéos émouvantes. Nulle question de nier le rôle et la douleur de M. Msakni mais force est de constater que son épouse s’est placée comme figure de premier ordre.

En second, une affaire plus récente, le cas de Nadia, une mère de famille qui a entamé une grève de la faim suite au retrait de ses deux enfants sans possibilité de les voir car il semblerait que sa pratique de l’islam soit trop extrémiste, cette maman porte un djilbab. D’après son témoignage, il lui a été demandé de consulter un psychiatre, de nombreuses questions lui ont été posées sur ce qui se passe dans le monde et le fait de savoir si elle possédait des armes. Sa meilleure amie a également été interrogée pour savoir si Nadia était une radicale. Elle a été internée dans un hôpital psychiatrique sur ordre du préfet. Du Valium lui a été administré. Elle a effectué une nuit en isolement. Finalement, le médecin psychiatre a établi qu’elle n’avait pas sa place dans ce genre d’institution, que sa santé mentale ne nécessitait aucune prise en charge. Toutefois, ses enfants devront être suivis par un psychologue pour un bilan psychiatrique.

Le lien entre psychiatrie et radicalisme est donc subjectivement établi. La présentation vestimentaire des deux mamans, en partie, a conduit à être étiquetées de radicales ou du moins que des soupçons de radicalisme pèsent sur elles.

Ainsi, ces conclusions font échos aux travaux de Maryam Borghée dans son ouvrage « Le voile intégral en France, Sociologie d’un paradoxe », puisque cette auteure estimait que le port d’un vêtement rigoriste survient à la suite de trajectoires de vie heurtées, ces femmes seraient fragiles psychologiquement, déséquilibrées socialement voire psychologiquement, le voile leur rendant cette assise sociale et psychologique.

«La majorité des femmes interrogées témoignent d’un parcours difficile où se mêlent violence familiale, précarité sociale et parfois fragilité psychologique. (…) Presque toutes ont connu une exclusion du champ économique et social, l’abandon, la mort ou la maladie chronique d’un parent, ou encore des maltraitances physiques et morales. Elles laissent transparaître une fragilité émotionnelle qui se traduit par un sentiment d’errance et de solitude.»

L’usage de la fragilité psychologique voire de la psychiatrie a été lourdement employé contre les femmes à partir du XIXème siècle et au cours du XXème siècle notamment par le biais de l’avènement de la neurochirurgie.

De nombreux cas d’abus d’internement au sein d’hôpitaux psychiatriques ont été mis en lumière au cours de l’histoire. La « surcharge émotionnelle » fut un concept phare afin d’interner les femmes qui seraient incapables de maîtriser leurs émotions et qui conduirait à la perte de la raison. Ce déséquilibre impliquera que les femmes seront les premières et principales victimes de la lobotomie, une pratique définie comme dangereuse et incertaine qui consistait à détruire massivement l’ensemble des fibres reliant un lobe cérébral au reste du cerveau. La première lobotomie fut pratiquée sur une femme du Kansas aux Etats-Unis en 1936. Son médecin, Walter Freeman, a expliqué qu’une « surcharge émotionnelle [a] conduit à la maladie mentale ». En vérité, cette pratique vise à une modification de la personnalité mais ‘ajamais abouti à des résultats concluants sur le long terme.

Des problèmes psychiques de toute sorte donnés lieu à ce traitement, avec ou sans délire et  relevant d’un discernement plutôt flou de l’équipe médicale. La lobotomie  peut même être prescrite  en raison d’anxiété. Le docteur breggins en 1972 auteur du « retour de la lobotomie et de  la neurochirurgie » revient sur la proportion plus importante de femmes à se faire lobotomiser car ça serait « plus socialement acceptable » de lobotomiser une femme puisque les fonctions créatives sont détruites lors de cette  opération et ces fonctions seraient négligeables pour une femme selon lui.

Walter Jackson Freeman, inventeur de la méthode controversée du pic à glace qui consistait à enfoncer ce fameux pic au niveau de l’oeil à l’aide d’un marteau dans le lobe frontal, estimaient que les femmes lobotomisées devenaient de bonnes ménagères. Ce médecin a réalisé à lui seul 3500 lobotomies. Il a tenté d’opérer des mères de famille dépressives lorsque cette méthode fut délassée au profit de traitements médicamenteux. Il fut interdit d’exercer en 1967 suite à la mort d’un patient sur la table d’opération. Lors de sa carrière, il entreprit une lobotomie sur Rosemary Kenedy, la soeur du futur président alors qu’elle était âgée de 23 ans, elle était soignée pour des troubles de l’humeur et un léger retard, la pauvre femme a fini sa vie dans un état végétatif et incontinente suite à l’opération.

Le radicalisme appliqué par certains au voile ample et enveloppant remet en cause la validité mentale et psychique des femmes qui revendiquent le port de ce type de vêtement. Des causes d’instabilité psychologique seraient évoquées pour justifier un penchant pour le radicalisme. Les femmes sont ainsi toujours victimes de la psychiatrie car aujourd’hui les femmes musulmanes acquièrent une indépendance morale et revendiquent leur autonomie vis-à-vis d’une quelconque autorité ou pression masculine.

Après avoir effectué des entretiens et des journées d’observation particpante avec des femmes entièrement voilées, la proportion de femmes qui appartiendraient à cette frange fragile et psychologiquement instable ne représentent que 5% de mon échantillon.

Finalement, je conclurai en soulignant que cette psychologisation de la femme musulmane conduit à renouer avec l’essentialisation de la femme comme être dominé par les émotions, doué d’une raison particulièrement amoindrie. L’hystérie d’antan est désormais remplacée par le radicalisme qui puiserait sa source dans la nature instable et fragile de la femme.